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vendredi 25 décembre 2009

Après l’échec du Sommet de Copenhague, le président Evo Morales appelle à une conférence mondiale en Bolivie contre le changement climatique

par  ABI,  20/12/2009. Traduit par Philippe Cazal, Tlaxcala


Culpina, Chuquisaca, 20 décembre- Le président Evo Morales a annoncé ce dimanche qu’il appellera toutes les nations de la planète à une « grande mobilisation » en défense de l’environnement et qu’il convoquera, pour avril prochain en Bolivie, une conférence mondiale des mouvements sociaux, à la suite de « l’échec » du sommet de Copenhague.
« Le problème mondial (du changement climatique) est dû au développement industriel irrationnel des usines. C’est sur cela que nous devrions nous pencher. J’ai demandé des arguments techniques et scientifiques pour rendre possible, à partir d’ici, une grande mobilisation internationale pour défendre l’environnement, plus particulièrement l’eau. Il y aura lundi une conférence de presse internationale pour inviter les peuples du monde », a affirmé le président à Culpina, localité rurale du Sud-Est de la Bolivie.
À la suite du Sommet sur le Changement Climatique, qui a donné lieu à un maigre document de conclusions, « antidémocratique » selon Morales lui-même qui est rentré samedi de la capitale danoise, La Paz propose d’organiser en Amérique du Sud un forum alternatif à celui de Copenhague.
Ce forum, dont l’agenda est en cours de discussion, aura lieu le 22 avril, Journée Mondiale de la Terre.
Morales, qui a participé ce dimanche au 49e anniversaire de la fondation de Culpina*, où il a remis des fonds pour la réalisation de plusieurs projets d’irrigation, la construction d’une unité d’enseignement et d’équipements sportifs, pour un montant de 6 millions de bolivianos, invitera les forces sociales du monde entier à une réunion en Bolivie « pour la réalisation d’un grand événement où l’on proposera des solutions sur le changement climatique ».
Le président a exprimé sa frustration du fait qu’aucun accord n’ait été atteint pendant le Sommet de Copenhague, tout en soulignant le succès qui consiste à avoir brisé l’hégémonie des pays développés sur cette manifestation.

Membre de la délégation bolivienne à Copenhague. AP Photo logo AP Photo
Il a protesté contre la proposition de représentants des pays développés qui ont pris l’option d’une augmentation de deux degrés de la température de la planète alors qu’à l’heure actuelle, avec une augmentation de 0,7 % de la température moyenne de la planète, des lacs s’assèchent, les glaciers disparaissent et on craint la disparition d’îles, de régions situées à peine à 10 ou 20 m au-dessus du niveau de la mer du fait de la fusion des glaces continentales.
« Si nous ne prenons pas maintenant des décisions importantes, dans 30 ans nos enfants et les générations futures auront de sérieux problèmes. Des gens meurent déjà de chaleur en Europe. Et les pays capitalistes ne veulent pas changer leurs politiques pour éviter de plus grands dommages à la nature », a-t-il déclaré.
Et si eux (les puissances industrielles) ne veulent pas, « les peuples vont devoir les faire changer », a-t-il averti.
Le président a suggéré qu’à partir du moment où il y aura une invitation officielle pour la réunion internationale, les organisations sociales de Bolivie devront lancer immédiatement le débat parmi leurs adhérents, avec l’objectif de trouver des solutions à la problématique mondiale.
Il a dit que l’un des buts principaux de l’appel à cette mobilisation est de garantir l’alimentation mondiale, face à la famine qui sévit en divers lieux de la planète.
« J’ai même pensé à avoir des camarades dirigeants qui parlent anglais pour les envoyer éveiller les consciences, mobiliser et nationaliser les ressources naturelles dans le monde entier, y compris en Afrique où il y a beaucoup de souffrances, ce qui est déplorable », a conclu le Chef de l’Etat.
L’accord de Copenhague, proposé par les USA, qui ont obtenu l’appui de dernière heure de la Chine, reconnaît la nécessité de maintenir le réchauffement global en dessous de deux degrés, mais il ne contient aucun engagement sur les moyens d’y parvenir.
L’assemblée plénière a approuvé un document qualifié de ridicule par les organisations écologistes.
L’accord, non contraignant, est avant tout une déclaration de principes et il est très loin des objectifs initiaux.
Le Sommet de Copenhague sur le Changement Climatique, présenté depuis deux ans presque comme « la dernière opportunité » pour sauver la planète, a été un échec manifeste et, ce qui est plus grave, a représenté un changement par rapport au mécanisme accepté antérieurement.

* Plus précisément, le 49e anniversaire de la désignation de la commune de Culpina comme capitale de la 2e section de la province du Sud Cinti, département de Chuquisaca. http://www.enlared.org.bo/portal/default.asp?cg2=6042 [NdT]

lundi 30 novembre 2009

« La Terre ne peut pas supporter davantage »: interview de Leonardo Boff avant la Conférence de Copenhague

par Sergio FERRARI. Traduit par H.P.Renk
Source : e-changer
Article original publié le 7/11/2009
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Leonardo Boff a reçu le 7 novembre le doctorat honoris causa de l’Université de Neuchâtel. Le 4 novembre il a animé un débat public organisé par E-CHANGER et Mission Bethléem Immensee. Interview.


" Malgré des sombres pronostics , j'ai l'a confiance que l'espérance vaincra la peur et que la vie est plus forte que la mort". Photo Pablo Ferrari


La crise de l’environnement est largement médiatisée à l’approche de la Conférence sur le climat, qui se tiendra en décembre 2009 à Copenhague (Danemark). Faute de consensus préalable sur un accord définitif, les prévisions ne sont pas optimistes. « Malgré de sombres pronostics, j’ai la confiance que l’espérance vaincra la peur et que la vie est plus forte que la mort », assure le théologien brésilien Leonardo Boff, au début de cet entretien réalisé à l’occasion de sa récente visite en Suisse. Boff – l’un des pères fondateurs de la théologie de la libération, a reçu le 7 novembre le doctorat honoris causa de l’Université de Neuchâtel. Auparavant, durant cette même semaine, il a animé un débat public organisé par les ONG de coopération solidaires E-CHANGER et Mission Bethléem Immensee, à la Maison de solidarité Romero (Romerohaus) de Lucerne, à laquelle ont participé 200 personnes.
Sergio Ferrari (SF) : Tout le monde parle aujourd’hui de la problématique écologique planétaire. Dans les années 1980, vous étiez un précurseur pour sonner l’alarme sur ce thème. Comment analysez-vous la situation actuelle de l’environnement ?
Leonardo Boff (LB) : De nombreuses indications scientifiques signalent l’arrivée d’une tragédie écologique et humanitaire. Rien d’essentiel n’a changé depuis la rédaction de la « Charte de la Terre » élaborée en 2003 par un groupe de personnalités en provenance du monde entier. Nous disions dans ce merveilleux document : « Nous vivons un moment critique pour la Terre, où l’humanité doit choisir son futur. Le choix est le suivant : ou l’on promeut une alliance globale pour veiller sur les autres et sur la Terre, ou nous risquons notre destruction et la dévastation de la diversité de la vie ».
« On consomme plus que la Terre supporte »
SF : Comment justifiez-vous une affirmation si tranchante, sans moyen terme ?
LB : Par la convergence actuelle de trois crises structurelles : la crise causée par le manque de durabilité de la planète Terre, la crise sociale mondiale et la crise du réchauffement climatique.
SF : Pouvez-vous nous donner des exemples ?
LB : Socialement, la moitié de l’humanité vit au-dessous du niveau de misère. Les chiffres sont terrifiants : 20 % des plus riches consomment 82,49 % de toutes les richesses de la Terre, les 20 % les plus pauvres doivent se contenter d’un minuscule 1,6 %. Quant au réchauffement climatique, la FAO (Organisation des Nations Unies pour l’alimentation) a prévenu que, dans les prochaines années, il y aura 150-200 millions de réfugiés climatiques. Les prévisions les plus dramatiques parlent d’une augmentation de 4°C d’ici 2035 ; pour la fin du 21e siècle, on prévoit une augmentation de 7° C.. Si cela devait réellement se produire, aucun type de vie connu aujourd’hui ne pourrait survivre. Quand à la crise de durabilité, un exemple éloquent : l’humanité consomme aujourd’hui 30 % de plus de ce qu’elle est capable de reproduire, c’est-à-dire 30 % de plus que les capacités de la Terre.
SF : Pourtant, cette tendance à consommer la planète n’est pas nouvelle…
LB : Non. La nouveauté, ce sont les niveaux rapides de cette détérioration. Selon des études crédibles, en 1961 nous avions besoin de la moitié de la Terre pour répondre aux demandes humaines. En 1981, nous avions besoin de la Terre entière. En 1995, nous avons dépassé de 10 % la capacité de reproduction, bien que ce soit supportable. En 2008, nous en sommes à 30 % : La Terre donne des signes sans équivoque qu’elle ne le supporte plus.


Leonardo Boff à la RomeroHaus de Lucerne. Photo Pablo Ferrari

Dans quelques années, il faudrait deux Terres
SF : Les perspectives sont encore plus préoccupantes ?
LB : Si le produit intérieur brut (PIB) poursuit sa croissance de 2-3 % par année, comme prévu, en 2050 nous aurions besoin de deux planètes Terre pour répondre à la demande de consommation : c’est impossible, parce que nous n’en avons qu’une.
SF : Cela nous oblige à penser à un autre paradigme de civilisation ?
LB : Effectivement. Nous ne pouvons plus produire, comme nous l’avons fait jusqu’ici. L’actuel modèle de production, capitaliste, part du faux présupposé que la terre est une grande malle, d’où on peut tirer des ressources indéfiniment pour faire des bénéfices avec l’investissement le plus minime dans le temps le plus court. Aujourd’hui, il est clair que la Terre est une planète petite, vieille et limitée qui ne supporte pas une exploitation illimitée. Nous devons nous orienter vers une autre forme de production et adopter d’autres types de consommation. Produire pour répondre aux besoins humains en harmonie avec la Terre, en respectant ses limites, dans un esprit d’égalité et de solidarité avec les générations futures : voilà le nouveau paradigme de civilisation.
Copenhague : l’influence du pouvoir économique
SF : Pour revenir à maintenant… Dans quelques semaines, se tient à Copenhague la Conférence sur le climat. Peut-on envisager un accord ?
LB : Il y a une prémisse claire. Nous devons faire tout ce qui est possible pour stabiliser le climat, en évitant le réchauffement de la Terre de 2 ou 3 degrés supplémentaires, afin que la vie puisse continuer. En comprenant que ce réchauffement impliquerait une dévastation de la biodiversité et l’holocauste de millions de personnes, dont les territoires ne seront plus habitables, particulièrement en Afrique et dans le Sud-est asiatique. Dans ce scénario, je suis préoccupé par l’irresponsabilité de nombreux gouvernements, notamment ceux des pays riches, qui ne veulent pas prendre des mesures consistantes pour réduire les émissions de gaz à effets de serre et sauver la climat. Une véritable éco-myopie !
SF : Cela provient d’un manque de volonté politique pour parvenir à des accords ?
LB : Surtout d’un conflit d’intérêts. Les grandes entreprises – notamment celles du pétrole - ne veulent pas de changement parce qu’elles perdraient leurs bénéfices actuels. Il faut comprendre l’interdépendance des pouvoirs politique et économique. Le grand pouvoir, c’est le pouvoir économique. Le politique en dérive. Dans de nombreux cas, les Etats ne représentent pas les intérêts populaires, mais plutôt ceux des grandes acteurs économiques
SF : En cas d’échec à Copenhague, quel serait le scénario postérieur par rapport à la (déjà) grave situation climatique ?
LB : A mon avis, la frustration politique peut signifier un défi énorme pour la société civile, pour qu’elle se mobilise, fasse pression et promeuve des changements venus d’en bas. Je crois que la raison, la prudence et la sagesse viendront de la société civile. Cette dernière sera, aussi pour le climat, le principal sujet historique. Aucun changement réel ne vient d’en haut, il viendra d’en bas.Et malgré ce présent difficile, je crois qu’il ne s’agit pas d’une tragédie qui finira mal, mais d’une crise purificatrice, qui nous permette de faire un saut en direction d’une futur meilleur..
SF : Avec un programme commun pour sauver la Terre ?
LB : Une nouvelle bio-civilisation devrait reposer sur quatre axes essentiels :l’usage durable, responsable et solidaire des ressources et des services limités de la nature ;le contrôle démocratique des rapports sociaux, spécialement celui des marchés et des capitaux spéculatifs ; un ethos minimum mondial qui doit naître de l’échange mutuel multiculturel, basé sur la compassion, la coopération et la responsabilité universelles ; la spiritualité comme dimension anthropologique et non comme un monopole des religions. Elle doit se développer comme expression d’une conscience qui se sent partie d’un Tout majeur, qui perçoit une énergie puissante et qui représente le sens suprême de tout.

vendredi 16 octobre 2009

Et si l’arbre climatique cachait la forêt des conflits armés ?

par Ben Cramer, 1/9/2009

Version española: ¿Y si el árbol climático escondiese el bosque de los conflictos armados?
Versione italiana: E se l'albero climatico nascondesse la foresta dei conflitti armati?

Tout va donc se jouer en décembre 2009 ? La thèse selon laquelle la protection de notre chère planète passe par la préservation de la couche d’ozone et une réduction d’ici 2020 de 20 % des gaz à effets de serre pour les Européens, est dans l’air du temps. Et selon le kit de survie, le prochain sommet de Copenhague est l’horizon indépassable. Formule choc, mais bien réductrice.
Loin de vouloir ironiser sur les urgences ou de proposer une autre hiérarchie des priorités, notre survie — dont il serait question à Copenhague — ne dépend-elle pas tout autant du sort qui sera réservé aux armes nucléaires ? Eu égard au rôle qu’elles jouent dans les questions climatiques, eu égard aux ressources financières qui sont détournées à leur profit et parce que ces armes sont destinées à défigurer et dévaster la planète… durablement, la question mérite d’être posée.

Une mobilisation désarmante

Le 29 août dernier, quelques 10 000 personnes se sont retrouvées sur la plage d’Ostende en Belgique afin de tourner un clip appelant à l’action contre les changements climatiques. Ce film deviendra un outil de mobilisation dans le cadre de la Conférence des Nations Unies sur le climat, qui aura lieu à Copenhague début décembre.
L’ultimatum climatique est une campagne s’intégrant dans la mobilisation internationale pour obtenir à Copenhague 2009 un accord à la hauteur des enjeux. « Plus que jamais l’avenir du climat se joue entre nos mains », clame la pub de la Revue Durable. Tout le monde y va de sa formule choc pour évoquer le temps détraqué. Le président Sarkozy, s’exprimant devant la conférence des ambassadeurs (le 26 août 2009), a déclaré : « Il n’y a pas de session de rattrapage, ce sera Copenhague en décembre ou çà ne sera pas ». Si l’on en croit le porte-parole de Greenpeace France, « cette année, compte tenu de l’importance de la conférence de Copenhague qui doit absolument aboutir à un accord fort et ambitieux pour faire face à l’urgence, la majeure partie de notre travail porte sur les questions climatiques. C’est notre cheval de bataille ».
Selon le Réseau des étudiants français pour l’éducation au Développement Durable, 75 % des étudiants considéraient en 2008 que la question des changements climatiques est un problème d’une telle ampleur qu’il doit devenir une préoccupation croissante dans la vie. « Les jeunes gens du monde entier forment la génération qui héritera des décisions que les gouvernements doivent prendre dans moins de 110 jours », a ainsi rappelé à Nairobi le directeur exécutif du PNUE, Achim Steiner. Alors qu’il ne restait que 100 jours d’ici à la Conférence sur les changements climatiques de Copenhague de décembre 2009, le PNUE a lancé le 28 août sur Internet la campagne « Seal the Deal ! » (l’heure de conclure !), qui vise à recueillir des millions de signatures pour une pétition sur le climat.

Un Protocole calqué sur le TNP ?

Serge Sur, l’ancien directeur adjoint (1986–1996) de l’Institut des Nations Unies pour la Recherche sur le Désarmement (UNIDIR) écrit : « En globalisant la menace, on la diffuse vers une culpabilité générale et impersonnelle dont plus personne n’est précisément responsable… »[1]. Mais ne nous arrêtons pas aux généralités. Le protocole de Kyoto épargne les plus grands émetteurs de la planète et cela rappelle d’autres arrangements internationaux. Les gros producteurs de mines anti-personnel ne sont pas parties prenantes à la Convention d’Ottawa. Le Traité de Non Prolifération Nucléaire (TNP) à « vocation universelle » est un autre cas d’école. Si le TNP est au désarmement nucléaire ce que Kyoto est au changement climatique, toutes les promesses sont possibles, les échappatoires et les tricheries aussi. Quatre puissances nucléaires (Corée du Nord, Inde, Israël, Pakistan) sur les neuf le boycottent et/ou s’en méfient. Quant aux cinq puissances qui ne boudent pas (ou plus) ce traité, et qui font nolens volens la pluie et le beau temps au Conseil de Sécurité de l’ONU, aucune n’a l’intention de se priver de sa quincaillerie nucléaire et chacune en détient suffisamment pour provoquer des perturbations climatiques conséquentes. Cherchez l’erreur.
Les trois sphinx de Bikini, Salvador Dali, 1947, collection privée.
Les trois sphinx de Bikini. Salvador Dali, 1947, collection privée

Et les brumes de guerres ?

Curieusement, avec la mobilisation sur « la clim », le politiquement correct consiste à dissocier deux phénomènes : la dégradation environnementale et la militarisation du monde. Les lecteurs de Notre survie à tous de Brundtland ont dû traverser quelques zones de turbulences amnésiques. Certes, l’ouvrage est complètement passé inaperçu en France… à sa sortie… mais puisque cette « bible » (ou coran) du développement durable est si souvent citée, rappelons que le chapitre 11 est entièrement consacré au lien entre paix, sécurité, développement et environnement. On peut y lire que les armes nucléaires représentent « la plus grande menace pour l’environnement et le développement durable ». Un moyen de convaincre les politiques — ou du moins ceux qui en doutaient — que toutes les guerres sont anti-écologiques[2]. Et surtout qu’un conflit atomique n’aurait pas de vainqueur et qu’un seul perdant : la planète[3]. Les militants anti-CO2, qui feront le pèlerinage dans la capitale danoise, semblent hélas peu déterminés à se mobiliser pour le 21 septembre, la journée mondiale de la paix. En tout cas, tant que les neuf puissances dotées d’armes nucléaires sont capables de débloquer en 24 heures, juste pour maintenir en état et moderniser leurs arsenaux, l’équivalent de ce que le PNUE dépense en un an, les financements pour éviter la fonte des banquises seront toujours difficiles à trouver[4]. Disons le autrement : ce que le Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD) consacre en 2008 à des projets « d’adaptation au changement climatique » , soit 26 millions de dollars, équivaut à deux jours de l’enveloppe budgétaire prévue (dans le budget défense) pour notre « dissuasion ».

La pollution militaire

La militarisation, ennemi public no 1 de la démocratie, est aussi l’ennemi de la sauvegarde de la qualité de la vie et — venons-en à l’essentiel ! — de la vie tout court. On peut nier ce lien, bien sûr, au point de nous faire croire que ceux qui détiennent 25 000 ogives nucléaires ciblent la planète Mars, tirent « à blanc » et font « joujou » tout simplement, en s’appropriant 1 % de la superficie terrestre — le nombre de km² réservés au maniement des armes. La vingtaine de sites qui ont servi — 2 059 fois ! — de lieux d’essais d’ogives nucléaires, ne connaîtront pas le retour à l’herbe. Les zones condamnées le sont pour les générations futures (pas seulement sur l’atoll de Bikini que les habitants ont dû abandonner lors des essais nucléaires américains de 1954 sans jamais pouvoir y retourner). Aux alentours des atolls les plus fragiles (d’Amchitka aux Îles Christmas en passant par Kwajalein), la détection de la pollution marine mériterait autant d’attention que la recherche d’une boîte noire, ou la traque de pirates et réfugiés. Si pour certains militaires, l’empreinte écologique de toutes ces activités est un détail, le changement climatique ne les épargne pas : leurs infrastructures vont trinquer avec la montée des eaux. Une île comme Diego Garcia, par exemple, que le Pentagone s’est approprié en 1965 après avoir déporté ses habitants, est en sursis : la piste qu’empruntent allègrement les B-52 et les B-2 (dits furtifs) pour bombarder l’Afghanistan et l’Irak sera bientôt inondée.

Nucléarisation et « hiver nucléaire »

Quand les militants branchés sur Copenhague avertissent « The climate is ticking », la formule est empruntée. Pourquoi cette OPA ? L’horloge de l’apocalypse, ce sont les physiciens qui l’ont mise en place en 1947, par rapport à la bombe atomique et le compte à rebours est déplacé en fonction des menaces… nucléaires. Allons plus loin dans la paternité des événements et des réflexions : ceux qui ont dénoncé les arsenaux nucléaires et contré leur pouvoir de séduction ont aussi été les premiers lanceurs d’alerte en matière climatique. Il y a plus de vingt cinq ans, des scientifiques — dont l’astrophysicien Carl Sagan, Paul J. Crutzen du Max Plank Institut à Mayence, Richard P. Turko de l’Université de Californie —, ont brandi le scénario de « l’hiver nucléaire »[5]. Dès lors, la boulimie nucléaire des Super Grands a été maîtrisée et la course délirante aux mégatonnes[6] fut interrompue. Ce scénario, qui n’a rien à voir avec des « variations saisonnières », démontrait (par simulation) qu’en cas d’échange, de « tirs croisés » de la moitié des ogives détenues à l’époque par Moscou et Washington, l’hémisphère Nord se trouverait plongé dans un climat glacial jusqu’à ce que les poussières rejetées dans l’atmosphère soient retombées au sol. Ces particules, en suspension dans l’atmosphère, agiraient comme un écran et bloqueraient les rayons solaires durant plusieurs mois. Privée de lumière et de chaleur, la végétation ne pourrait survivre et cela entraînerait la rupture de la chaîne alimentaire. Dans les zones nordiques, il suffirait que la température descende de 1 ou 2 degrés pour que les récoltes gèlent. Un refroidissement sur le plateau tibétain, freinant son réchauffement pendant la saison d’été, supprimerait l’appel d’air chargé d’humidité venant de l’océan, empêchant ainsi la mousson d’apporter les pluies indispensables à la vie de l’Inde et du Pakistan.

Des vérités qui dérangent ?

La solidarité internationale est le parent pauvre du développement durable.
Le problème de la solidarité internationale est aussi grave que celui du changement climatique et du réchauffement de la planète. Si cet aspect de solidarité n’existe pas, nous assisterons à des déplacements de populations entraînant des conflits difficiles à maîtriser…
Le GIEC estime que la menace d’un changement climatique progressif et ses impacts (…) ne sera pas grave au point de représenter une menace pour la sécurité. Et pourtant. Si le gouvernement canadien prévoit de débloquer 10 milliards de dollars pour construire des navires de guerre qui vont patrouiller dans l’Arctique, est-ce par pure coïncidence et sans rationalité géopolitique ?
Parmi les vérités qui dérangent, on pourrait se demander pourquoi l’empreinte écologique des forces armées et des systèmes d’armes est un sujet tabou. Admettons que les climatologues et leurs acolytes soient indifférents aux questions militaires. Mais l’inverse ne colle pas : les forces armées ont su utiliser l’environnement à leurs fins. Prenons le cas de la déforestation qui joue son rôle dans les perturbations climatiques : la dioxine épandue avec des avions C-123 Provider est allée de concert avec la devise affichée par la US Air Force « Only we can prevent forests » lors de leurs opérations au Vietnam (1961–1975). Curieusement, les militants qui « tremblent »[7] pour le climat ont tendance à zapper la célébration du 6 novembre, la journée internationale pour la prévention de l’exploitation de l’environnement en temps de guerre et de conflit armé.
Si l’Antarctique est encore plus ou moins préservé, c’est parce qu’il a été dénucléarisé et démilitarisé dès 1959[8]. Depuis, l’environmental warfare (pour briser les équilibres d’un écosystème par exemple) s’intéresse plus particulièrement à investir l’espace, le cosmos comme disent les Russes : une arène d’affrontement militaire avec pour décor principal plus de 2 800 engins spatiaux. Mais tous ceux qui manient parfaitement les acronymes du GIEC ou de l’IPCC (version anglo-saxonne) calent devant le sigle PAROS (Prevention of an Arms Race in Outer Space), bref, la militarisation de l’espace extra-atmosphérique. À l’heure où tout le monde a une pensée émue pour la couche d’ozone de l’atmosphère, les fusées qui consomment 15 tonnes de combustibles par seconde font moins de pub que les 4×4 et les limitations de vitesse pour missiles.

Copenhague dans le rétroviseur

Revenons au climat. Lorsque la fièvre de Copenhague sera retombée, peut-on anticiper une révision des priorités sur tout ce qui risque de nous tomber sur la tête ? Déjà en 1991, la Commission Trilatérale estimait que « la crainte d’un conflit nucléaire, qui a exercé une pression psychologique considérable à une époque, [...] est en train de s’estomper. Mais certaines menaces environnementales pourraient finir par exercer la même pression dans l’esprit des peuples. [...] » si l’on en croit le rapport intitulé Beyond Interdependance.
Il m’apparaît plutôt que la pression pourrait être soutenue, amplifiée si l’on garde en tête qu’une menace ne doit pas se substituer à une autre et que le compartimentage ne fait avancer que les œillères. Certes, le front des ONG pour le désarmement nucléaire ne bénéficie pas d’une force de frappe médiatique équivalente à celle des ONG écologistes, ni d’un consensus sur la gravité de l’enjeu. Mais puisque j’ai fait référence aux tractations de la diplomatie atomique, évitons les mêmes écueils et des déceptions similaires. L’après-Kyoto peut être l’occasion de répertorier à la fois les acteurs vertueux, ceux qui s’engagent de façon différenciée, même à reculons et les voyous arrogants ou discrets qui ne méritent pas un traitement d’exception et/ou de faveur.

Notes


  1. Questions Internationales no 38, juillet–août 2009, La Documentation Française, 90 pages, dont 2 pages (sic) sur la sécurité et les études stratégiques. [remonter]


  2. Les dégradations procèdent de la déclaration de guerre, les dégâts financiers peuvent se facturer comme des dégâts de guerre… Cf. article sur crises, guerres et paix, 24 mai 2009. [remonter]


  3. Umberto Eco, Cinque Scritti Morali, Bompiani, Milano 1997. [remonter]




  4. Paul Ehrlich, Carl Sagan, Donald Kennedy, Walter Orr Roberts, Le froid et les ténèbres, Belfond, 1985 ; traduit de The Cold and the Dark par WW Norton & Company, New York, 1984. [remonter]


  5. Mégatonne : unité de puissance d’une arme nucléaire qui équivaut à un million de tonnes de TNT, soit 1 000 kilotonnes, soit 66 fois la puissance d’Hiroshima. [remonter]


  6. Si l’on tape « Greenpeace », « climat » et « dramatique », Google met à la disposition de l’internaute 11200 pages en français. [remonter]


  7. Le Traité de l’Antarctique interdit les essais nucléaires, le recours à des bases militaires et le dépôt ou l’enfouissement de déchets nucléaires. [remonter]



Si près du but par David Lihard